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Par , 11 juin 2012
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Ce fut ma première réaction en écoutant vendredi dernier, le premier témoin entendu par la Commission Charbonneau sur l’industrie de la construction, Jacques Lafrance, qui a travaillé au Conseil du trésor et aux marchés publics pendant 35 ans. Écrit de cette façon, cette expression anglaise passe mieux pour les prudes et les bien-pensants. M. Lafrance a affirmé que les préoccupations quant aux dépassements de coûts et aux «extras» demandés par les entrepreneurs ne datent pas d’hier. «On va constater que des problèmes de suppléments qu’on avait en 1960, on les a encore en 2012», a-t-il déclaré. Comme le souligne le quotidien La Presse, le témoin a expliqué que c’est le rapport Bernard ( Louis Bernard, haut-fonctionnaire et aussi ex-candidat à la chefferie du Parti Québécois) au début des années 1990, qui a fait naître plusieurs règlements pour resserrer les règles d’attribution des contrats, puis la création du système électronique d’appels d’offres par le premier ministre Robert Bourassa. Ce qui a fait dire au procureur en chef de la commission, Me Sylvain Lussier: «Ce que vous nous dites, finalement, c’est qu’on peut avoir la meilleure loi du monde, mais s’il n’y a pas consensus pour l’appliquer et la respecter, on n’y arrivera pas». M. Lafrance a répondu: «Vous avez tout compris»!
Un siècle de magouille
Selon le témoin, c’est plus de 50 ans de misère. Mais, à ce chapitre, si on fait l’histoire, ça fait plus de 100 ans que cette magouille existe chez les élus. Je pourrais noircir des pages d’exemple. Je ne vais qu’en citer un qui se déroulait au début de la guerre de 1914-1918. Robert Borden, conservateur, était premier ministre du Canada et Lomer Gouin, libéral, celui du Québec. Peu avant le début de la guerre, sous la supervision du ministre de la Milice et de la Défense Sam Hughes, homme puissant et verreux, nommé en 1911 par le premier ministre Borden, le camp militaire de Valcartier était construit. Le grand industriel William Price et les ingénieurs (tiens tiens, encore eux…), les McCarthy, McBain et Burstall, de grandes compétences… dirigeaient les travaux. Le coût de construction et les “extras” devaient s’avérer scandaleux. À un point tel, que la presse, surtout Le Devoir, qui avait été fondé deux ans plus tôt par Henri Bourassa, s’était emparée de ces scandales.
Valcartier
J’en mentionne quelques-uns. Ainsi, sans faire son histoire, Valcartier devait pouvoir accueillir 19,000 soldats et 8,000 chevaux. Mais oui, à cette époque, le cheval était une pièce incontournable de l’équipement militaire. D’ailleurs, tous les pays considéraient le cheval comme un auxiliaire indispensable à leurs victoires. Ainsi, l’écrivain Urbain Gohier écrivait: «Si merveilleux que soit notre canon 70, il ne servirait pas à grand chose s’il n’y avait pas de chevaux pour l’amener en position». Mais constructeurs, entrepreneurs et ingénieurs avaient oublié que Valcartier devait être en mesure de recevoir 17,000 recrues de plus et 2,000 chevaux de plus. Il avait fallu installer des tentes temporaires (voir photo) pour accueillir ces recrues. Donc, multiplication des coûts et autres «extras». Finalement c’est 37,000 soldats et 10,000 chevaux que Valcartier pouvait enfin accueillir en 1914.
Bottes et chevaux mis à contribution pour magouilleurs!
Parmi les autres frais scandaleux, les chaussures. Quand vint le moment d’en prendre possession pour les distribuer aux soldats de Valcartier, les caisses ne contenaient que les pieds droits. Autres frais supplémentaires pour obtenir les pieds gauches. Et lorsque le contingent canadien de soldats fut rendu en Angleterre et dut patauger dans l’eau et la boue pendant des semaines, on se rendit vite compte que ces bottes canadiennes, fabriquées à la va-vite par des manufacturiers sans scrupules, manquaient de solidité et surtout qu’elles étaient trop perméables. On acheta donc des bottes anglaises adéquates avec des centaines de milliers de dollars emplissant les poches des fraudeurs, des magouilleurs et artisans des partis conservateur et libéral de l’époque. Ils étaient d’importants fournisseurs à leur caisse électorale. Y a aussi les gens, amis du parti, chargés, d’acheter les chevaux, qui recevaient une commission de 10$ par tête, une somme énorme au début du siècle dernier, vous en conviendrez facilement. Mais pire encore, plusieurs centaines de ces bête, inaptes au service, furent liquidées à bon marché parmi les amis du parti par le gouvernement! Et c’était sans compter les fournisseurs qui ne livraient que la moitié des quantités facturées!
Manque d’expertise
Invité à livrer ses réflexions après ses 35 années au sein de différents gouvernements du Québec, M. Lafrance a notamment déploré le fait que les municipalités ne soient pas soumises à des règles aussi strictes que le gouvernement du Québec. «Mon seul regret est le fait que le réseau municipal, on n’a pas pu considérer le fait d’en faire un quatrième réseau assujetti à la loi sur les contrats», a-t-il dit. M. Lafrance a également soulevé le problème que pose le manque d’expertise à l’interne au sein de ministères ou organismes. «Un moment donné, quand tu n’as plus personne, tu ne peux plus suivre grand-chose. Quand on donne des contrats en quantité et que tu n’as pas un service technique qui est capable de «challenger» les architectes et ingénieurs qui t’apportent des solutions, que t’es pas capable de «challenger» un entrepreneur qui te fait une réclamation, t’es à risque», a-t-il fait valoir.
L’opinion publique
Pendant ce temps, pour paraphraser le cinéaste Pierre Falardeau, l’opinion publique célèbre la religion des entrepreneurs, adore les dieux de la finances, les chevaliers de l’industrie et les rois du panneau gaufré… et on pourrait ajouter que les démagogues de la p’tite presse, les Martineau, Proulx, Dufour, Aubin et compagnie ne trouvent rien de mieux que de cracher et varger sur les étudiants qui nous proposent un projet de société. Ça paraît mieux aux yeux des bien-pensants… «La bouse de vache», disait un cultivateur de l’époque, «que tu la tournes d’un bord ou ben de l’autre, c’est de la marde». Constructeurs, entrepreneurs, ingénieurs et politiciens verreux faisaient bon ménage. C’était la guerre, disait-on… Mais, c’est quoi alors, aujourd’hui, qui amène ces braves gens à agir de la même façon qu’il y a cent ans? Ouate de phoque, ça va-t-y finir un jour?
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