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L’épuisement professionnel chez les artistes et les travailleurs culturels : un mal sournois et méconnu

L’épuisement professionnel chez les artistes et les travailleurs culturels : un mal sournois et méconnu
Franck Michel, Billet du directeur général CMCC
le 10 février à 13:25

J’écris ce billet le 25 janvier, journée de l’initiative en santé mentale Bell Cause pour la cause. Cela fait longtemps que je me dis que je devrais écrire sur la question. Mais, je remets toujours à plus tard, pour toutes sortes de bonnes et de mauvaises raisons. Aujourd’hui, je me lance, sans filet, pour parler d’un sujet délicat, trop souvent occulté : l’épuisement professionnel dans le milieu culturel. Je ne suis pas un professionnel de la santé, mon point de vue n’a rien de scientifique, il se construit sur des observations, constitue un témoignage.

Le milieu culturel n’est pas une exception. Bien d’autres milieux de travail font face à des situations similaires engendrées par de multiples restrictions budgétaires, des équipes de travail de plus en plus restreintes, des gestions de ressources humaines qui peinent à faire face aux changements, des tâches qui s’alourdissent, des exigences de performance de plus en plus élevées, la précarité d’emploi, l’effritement du tissu social, etc.



Faire face à la maladie sans filet de sécurité



Le milieu culturel se distingue cependant par des salaires dérisoires, l’ampleur de l’engagement bénévole et la très faible présence d’un filet de sécurité. En effet, la plupart des travailleurs culturels ne possèdent pas d’assurance collective, et les artistes, travailleurs autonomes, encore moins. Ils ne peuvent tout simplement pas se permettre « un arrêt de travail ». En cas d’épuisement professionnel, deux choix s’offrent à eux. Le premier est de rester en poste pour conserver leur maigre salaire et risquer que les symptômes s’alourdissent, jusqu’au jour où tout craque. L’arrêt devient obligatoire et le rétablissement beaucoup plus long. Le deuxième est de s’arrêter en mettant carrément une croix sur leur revenu. Un mois, deux mois, six mois sans revenu. Un stress immense, un vecteur d’anxiété supplémentaire, on entre dans la quadrature du cercle. Pour celles et ceux qui ont la chance de bénéficier d’assurance, la question du revenu est moins criante, mais la situation est tout aussi préoccupante, plusieurs n’osant pas cesser de travailler de peur du jugement de l’autre, de peur de décevoir, de peur de mettre au jour sa sensibilité, ou tout bonnement, de peur de perdre son poste.

 

Un mal grandissant



Depuis quelques années, je constate, en regardant autour de moi, une augmentation flagrante de cas, plus ou moins sévères, d’épuisement professionnel chez des hommes et des femmes de tous âges (de plus en plus jeunes, d’ailleurs). Seulement au cours des quatre dernières années, dans mes proches connaissances du milieu culturel en région, j’en ai dénombré pas moins d’une dizaine. Multiplions ce nombre à la grandeur du milieu culturel québécois et nous atteignons un chiffre effarant. Pourtant, on en parle rarement, même entre nous, ou sinon, en cachette, à mots couverts, sans le nommer véritablement. On joue à l’autruche. Malgré sa fréquence, malgré sa gravité, le sujet reste tabou. Étonnant pour un milieu qui prône la sensibilité, l’écoute, l’ouverture, la tolérance et la critique sociale. Étonnant également que le sujet soit si mal documenté : à ma connaissance, aucune étude, aucune donnée statistique, aucune analyse…



Écouter et agir



Je crois qu’il est grand temps d’en appeler à briser le silence, à lever le tabou. Il est urgent que le milieu culturel prenne pleinement conscience de cette réalité et offre, aux travailleurs culturels victimes d’épuisement, une tribune pour qu’ils puissent prendre la parole, et que l’État mette en place des mesures pour les soutenir et les accompagner de manières adéquates. Il est également impératif d’outiller les gestionnaires et les administrateurs de nos organismes culturels pour les aider à mieux comprendre ce mal, le prévenir et surtout, faire preuve de bienveillance.



Avec les moyens et les effectifs de plus en plus réduits des organismes culturels et les exigences de performance grandissantes, la situation ne peut que s’aggraver si rien n’est fait. La santé des travailleurs culturels est en jeu, c’est une réalité à prendre avec le plus grand sérieux. Il s’agit d’une responsabilité collective. Au CMCC, c’est un enjeu qui nous préoccupe. Si vous avez des commentaires ou souhaitez apporter votre témoignage, vous pouvez communiquer avec moi. Vos témoignages resteront bien entendu anonymes, mais nous permettront de documenter le sujet en vue d’amorcer des démarches de représentation et de sensibilisation.


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